Universités et développement au Burkina : Faut-il repenser les formations ?

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À l’heure où le Burkina Faso ambitionne d’accélérer sa transformation économique, la question de l’adéquation entre les formations universitaires et les besoins du pays se pose avec de plus en plus d’acuité. Pour le journaliste et analyste Youssef Ouédraogo, l’enjeu n’est toutefois pas d’opposer les filières scientifiques aux sciences humaines, mais de repenser le système de formation afin qu’il réponde davantage aux défis présents et futurs du pays.

Une intervention du professeur Mahamadou Diarra, économiste, lors d’un Laboratoire citoyen consacré aux enjeux du développement socio-économique du Burkina Faso, à Bobo-Dioulasso, a suscité une réflexion sur l’avenir des formations universitaires dans le pays.Au cours des échanges, l’économiste aurait demandé à un étudiant quelle filière il suivait. Celui-ci lui aurait répondu être en troisième année de Lettres modernes à l’Université Nazi Boni. La réaction du professeur a alors été directe : au XXIᵉ siècle, pourquoi continuer à s’orienter vers des filières comme les Lettres modernes alors que le Burkina Faso aspire à l’industrialisation et a besoin de davantage de compétences scientifiques et techniques ?

Selon cette lecture, une telle orientation pourrait exposer davantage les jeunes diplômés au chômage qu’à l’emploi. Une déclaration qui, même si elle peut paraître brutale, pose une question qui dépasse largement le cas des Lettres modernes : les universités burkinabè forment-elles les compétences dont le pays a besoin pour soutenir son développement ?

Pour Youssef Ouédraogo, il serait difficile de nier les besoins croissants du Burkina Faso en compétences scientifiques, technologiques et techniques. L’ambition d’industrialiser le pays, de transformer localement ses matières premières, de moderniser l’agriculture, de développer les énergies, les infrastructures, le numérique ou encore la recherche nécessite une main-d’œuvre qualifiée. Ingénieurs, techniciens, informaticiens, agronomes, chercheurs et autres spécialistes sont appelés à jouer un rôle important dans cette transformation structurelle de l’économie. Cette préoccupation rejoint d’ailleurs un appel lancé récemment lors de la Journée de l’excellence scolaire, où le président du Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, a insisté sur l’importance des sciences et de la formation scientifique pour accompagner le développement du Burkina Faso.

Ces deux prises de parole, intervenues dans des cadres différents, renvoient ainsi à une même problématique : quelle place le système éducatif doit-il occuper dans les ambitions de transformation du pays ?

Sciences humaines : des formations loin d’être inutiles

Mais repenser les priorités de formation ne signifie pas, pour autant, considérer les sciences humaines comme dépassées ou inutiles. Une société ne peut se construire uniquement autour des sciences, de la technologie et de l’ingénierie. Elle a également besoin de juristes, d’enseignants, de journalistes, de communicants, de sociologues, d’historiens, de philosophes, d’écrivains et de nombreux autres professionnels capables d’analyser les mutations sociales et culturelles. Les transformations économiques et technologiques elles-mêmes nécessitent des compétences humaines capables de les accompagner, de les expliquer et d’en mesurer les conséquences sur la société.

Le véritable problème serait donc moins celui du choix entre les Lettres et les Sciences que celui de l’adéquation entre les formations, les compétences et les besoins de l’économie nationale.

Le paradoxe des diplômés et des besoins du marché

Chaque année, les universités burkinabè mettent sur le marché du travail des milliers de diplômés. Dans le même temps, certains secteurs peinent à trouver les compétences dont ils ont besoin. Cette situation révèle un paradoxe : d’un côté, des jeunes disposent de qualifications mais peinent à accéder à un emploi correspondant à leur formation ; de l’autre, certaines activités économiques recherchent des profils spécialisés.

Pour Youssef Ouédraogo, cette contradiction devrait pousser à une réflexion plus profonde sur les politiques d’orientation et de formation. Il ne suffit plus de se demander quelles filières sont populaires auprès des étudiants. Il faut également anticiper les besoins du pays.De quelles compétences le Burkina Faso aura-t-il besoin dans dix ou quinze ans ? Quels métiers seront indispensables à l’industrialisation, à l’agriculture, au numérique, à l’énergie, à la santé ou encore aux industries culturelles et créatives ? Ces interrogations devraient, selon cette analyse, être davantage intégrées dans les politiques publiques d’éducation et de formation.

Pour autant, la réponse ne devrait pas consister à fermer les filières littéraires au profit des filières scientifiques. L’enjeu serait plutôt de réinventer les formations existantes et de mieux les connecter aux réalités économiques et sociales. Les Lettres modernes, par exemple, peuvent ouvrir sur des domaines comme le numérique, la communication, l’édition, la production de contenus, les industries culturelles et créatives ou encore l’entrepreneuriat.

De leur côté, les formations scientifiques et techniques gagneraient également à être davantage connectées au secteur productif, aux entreprises et aux besoins concrets du pays. Il s’agit donc moins de choisir entre plusieurs catégories de savoirs que de créer des passerelles entre elles.

L’orientation doit commencer plus tôt

Cette réflexion concerne également l’enseignement secondaire. L’orientation scolaire et universitaire ne devrait pas être uniquement une conséquence des résultats obtenus par l’élève ou un choix effectué par défaut. Elle devrait permettre aux jeunes de mieux comprendre les formations auxquelles ils peuvent accéder, les compétences qu’elles requièrent et les perspectives professionnelles ou entrepreneuriales qu’elles offrent. Une meilleure information pourrait ainsi permettre aux élèves de faire des choix davantage éclairés, en fonction à la fois de leurs aptitudes, de leurs aspirations et des opportunités offertes par l’évolution du pays.

Il serait cependant réducteur de faire porter à l’université seule la responsabilité du chômage des diplômés. Former davantage d’ingénieurs, d’informaticiens ou de techniciens ne suffira pas si l’économie nationale ne crée pas suffisamment d’activités capables d’absorber ces compétences. La question de la formation est donc indissociable de celle de la politique industrielle, de l’entrepreneuriat, de la recherche, de l’innovation et du développement du secteur privé. Autrement dit, l’université doit être pensée en lien avec le modèle économique que le Burkina Faso souhaite construire.

Au fond, l’analyse de Youssef Ouédraogo invite à dépasser l’opposition entre les filières littéraires et scientifiques. Le Burkina Faso a besoin de scientifiques et de techniciens pour produire, transformer et innover. Mais il a également besoin de professionnels des sciences humaines pour comprendre sa société, accompagner ses mutations, penser ses politiques publiques et donner du sens aux transformations en cours. L’objectif devrait donc être de construire un système éducatif capable de répondre aux besoins du présent tout en anticipant ceux de l’avenir. Le choix d’une filière littéraire ne devrait pas automatiquement faire d’un étudiant un « futur chômeur », pas plus qu’une formation scientifique ne garantit à elle seule un emploi. Dans un environnement économique en mutation, le diplôme ne constitue plus une garantie suffisante. L’enjeu réside aussi dans la capacité à transformer les connaissances en compétences, les compétences en innovation et l’innovation en valeur économique et sociale. La question fondamentale n’est donc peut-être pas de savoir pourquoi un jeune Burkinabè choisit encore les Lettres modernes au XXIᵉ siècle.

Elle est plutôt de savoir quel système éducatif le Burkina Faso doit construire pour permettre à chaque jeune, quelle que soit sa filière, de contribuer efficacement à la transformation économique, sociale et culturelle du pays. C’est à cette interrogation que l’école et l’université burkinabè sont désormais appelées à répondre.

Analyse de Youssef Ouédraogo, Journaliste

Fasomag

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